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Naturisme et éthique
Ce texte
du psychologue français Marc-Alain Descamps jette un regard sur l’éthique
naturiste et les leçons à en tirer pour le bénéfice de notre société
contemporaine. Matière à réflexion pour un projet de société…
Nous manquons d'études sur le naturisme, surtout d'études
faites de l'extérieur. Même si elles étaient faites avec un esprit critique
ou polémique, cela nous serait finalement utile. Jusqu'à maintenant on
devait se contenter de quelques remarques éparses dans de rares livres comme
l'Histoire de la pudeur (Bologne, 1986) ou Le nu vêtu et dévêtu
(Laurent, 1979). Le comble était atteint par Jean Brun, qui a écrit 227
pages sur La nudité humaine (Fayard, 1973) sans jamais dire un mot
sur le mouvement naturiste contemporain, en affectant d'ignorer son
existence.
Et voilà que soudain paraissent trois livres sur la plage et le monde de la
plage : Désir du rivage: de nouvelles représentations aux nouveaux usages
du litoral (Conservatoire du littoral, 1993), Sur la plage, moeurs et
coutumes balnéaires, de Jean-Didier Urbain, (Payot, 1994) et Corps de
femmes, regards d'hommes : sociologie des seins nus de Jean Claude
Kaufmann (Nathan, 1995). Ces trois études par des sociologues professionnels
sur la société des vacanciers textiles dans les activités de plage sont une
aide, surtout la troisième étude qui rend manifeste les différences avec le
monde naturiste. Ceci peut nous aider à comprendre ce qu'est le naturisme, à
mieux saisir ce qu'est son éthique et avancer vers l'élaboration d'un projet
de société.
Qu'est-ce que le naturisme ?
Il existe bien des conceptions et des définitions du naturisme, depuis les
plus négatives jusqu'aux plus positives.
La position nihiliste déclare que le naturisme "c'est rien", "surtout pas
une philosophie", "chacun vit son naturisme comme il l'entend". Ce qui
signifie "nous n'avons rien en commun, laissez-moi faire ce que je veux, je
fais semblant, pas vu pas pris". Il y a toujours des hommes (et des femmes)
pour le répéter sans cesse et pour l'écrire sans gêne. Et il nous faut
comprendre ce qu'ils veulent dire par là. Si chacun vivait comme il l'entend
sa participation à un orchestre ou la conduite automobile, ce serait un
échec catastrophique.
À l'opposé de ces nihilistes, nous ne nous lasserons pas d'expliquer que le
naturisme est au moins un art de vivre et qu'il peut devenir une philosophie
et même pour quelques-uns une sagesse.
Les spécialistes et les intellectuels en France commencent tout juste
maintenant à entendre ce que les naturistes et nudistes ont à enseigner.
C'est-à-dire, ils semblent enfin comprendre un peu ce qu'ils ont inventé: un
progrès décisif de la civilisation par une transformation commune de l'homme
et de la société.
Il convient de préciser ici quelques unes de ces inventions les plus
importantes.
Un travail considérable dans la compréhension de ce
qu'est la civilisation a été réalisé par Norbert Elias. A partir de son
livre de 1939 sur le processus de civilisation (traduit seulement en 1969 en
français chez Calman-Lévy sous le titre La civilisation des moeurs) ,
il a montré comment à la Renaissance l'instauration des "bonnes manières" et
de la politesse allait avec un changement d'attitude face au sexe, à la mort
et à l'agressivité. Ce sont les moeurs de la ville : civilité, politesse,
urbanité (la ville se dit polis en grec et civis ou urbs
en latin), qui sont en opposition avec la rusticité des moeurs des
campagnards, forestiers et montagnards. Le civique est à l'opposé du
rustique. Au Moyen Âge, les quelques règles étaient imposées comme des
commandements divins tout en étant très peu respectées. À la Renaissance,
d'abord dans quelques cités d'Italie du nord, puis partout en Europe,
s'installe une nouvelle manière de vivre : l'observation des comportements
d'autrui pour en comprendre la logique et s'ajuster à eux. Cette observation
incessante des autres sur les places et lieux de promenade et de parade
engendre des phénomènes de mode et d'imitations collectives dans une
pression sociale normative considérable. De nouvelles normes s'auto-imposent
d'elles-mêmes comme base de la civilitas : n'offenser personne et
pardonner aux autres leurs transgressions. Elles sont indispensables pour
pouvoir vivre ensemble dans une grande proximité et se supporter avec un
minimum de heurts.
Maintenant, en prolongement de ses analyses, on peut considérer que si la
première étape du processus de civilisation a été à la Renaissance
l'invention de la pudeur, la seconde étape du processus de civilisation est
en train de s'inventer au XXième siècle avec la banalisation du nu et le
contrôle des émotions. La grande offensive du CORPS LIBRE débute en 1920 à
la fin de la première guerre mondiale pour s'épanouir dans la grande
dénudation balnéaire à la Libération en 1945. Toute cette épopée du corps a
été étudiée en détail dans Ce corps haï et adoré (Descamps, 1989). La
grande invention sociale du naturisme est de réaliser la totale dénudation
des corps masculins et féminins et de ne pas en tenir compte, de faire comme
s'ils étaient habillés, de ne pas les dévisager avec trouble et insistance,
mais au contraire de continuer ses activités habituelles comme si de rien
n'était. Et depuis plus de 70 ans, il a été montré que c'était possible et
prouvé par tout un chacun comme si de rien n'était.
De ce point de vue on aboutit à une nouvelle définition du naturisme
: "le naturisme est une pratique sociale de la nudité collective
s'organisant dans un système de regards qui rend le corps (et le sexe)
invisible car banalisé ".
Mais le fait de ne pas regarder (au sens de "mater") un corps nu si attirant
suppose une éthique chez chacun des interlocuteurs.
L’éthique naturiste
On a souvent dit que c'est l'éthique qui fait la différence entre le nudiste
et le naturiste. Mais on s'est lourdement trompé sur cette éthique : elle
n'est pas celle que l'on croit.
Un magazine cet été titrait sur la guerre des nudistes et des naturistes ;
elle n'a pas eu lieu car il ne s'agit pas de troupes ou de groupes
reconnaissables. Personne n'est un naturiste à vie, ni un nudiste permanent,
mais, au contraire, chacun se comporte souvent en nudiste et parfois en
naturiste. Il ne s'agit que de deux types de comportements entre lesquels on
alterne constamment selon les moments, les lieux, les sortes d'activités,
les occasions et les partenaires. Et si à la rigueur on tient à en faire
deux attitudes, il faut bien préciser qu'elles coexistent en chacun. Je me
souviens d'un article ancien intitulé "Point de vue d'un simple nudiste" qui
était d'un authentique esprit naturiste, mais l'auteur se nommait nudiste
car il ne voulait pas passer pour un moraliste donneur de leçons.
Là en effet se trouve le problème, il est dans la différence entre la morale
et l'éthique. La morale est un ensemble de règles et de commandements,
imposés de l'extérieur au nom d'une autorité (en général religieuse) et sous
menace de sanctions. Cette morale formée d'interdits contraignants est
actuellement refusée par les jeunes ; ils qualifient de "tabous" ces
interdits et ces commandements. Et ils n'en sont pas moins moraux pour
autant car ils ont inventé l'éthique. L'éthique est une exigence intérieure,
libre et individuelle de réalisation des Valeurs, qui est le ferment et le
principe de progrès des morales, en critiquant les morales traditionnelles
et les mœurs actuelles. Le fait d'exiger le respect d'une éthique remplace
pour les jeunes l'obéissance à une morale. La première éthique à s'inventer
est l'éthique écologique, puis se constituent l'éthique biologique et
médicale, celle des affaires, des entreprises, de la Bourse, de la
politique... Mais le domaine le plus paradoxal de l'éthique est celui de la
guerre, qui en principe est la négation de tout droit, et qui en vient à
respecter des conventions éthiques avec les notions de crimes de guerre et
de crimes contre l'humanité.
L'éthique naturiste doit bien prendre conscience de son invention, de sa
réalité et de son vécu. Elle a du mal à le faire car elle a été brouillée
dès le début par une confusion avec une certaine morale. On a cru, et
certains croient encore, que le naturisme comporte tout un ensemble
d'abstinences : ne pas manger de viande, ne pas boire d'alcool, ne pas
fumer, ne pas suivre la mode vestimentaire, pas d'érotisme et très peu de
pratiques sexuelles, et pour les femmes pas de maquillage, de parfum, de
bijoux voyants, de souliers à talons hauts, etc. Il s'agit en réalité d'un
idéal puritain qui a été préconisé et suivi dans certaines églises
protestantes anglo-saxonnes ou dans quelques communautés américaines.
Quelques-uns des premiers nudistes suivaient ces règles et donnaient au
départ un air de respectabilité à l'organisation de la nudité pour des
activités de plein air collectives. Puis, ils ont été de moins en moins
nombreux et maintenant il n'y en a plus qu'un par club quand ce n'est pas un
par région. Le cas de la Suisse est significatif : vers 1927, le fondateur
Edouard Frankhauser a interdit pendant longtemps la viande, l'alcool et le
tabac dans sa fédération. Alors, les non-abstinents ont fondé une autre
fédération qui a grandi et a fini par absorber la première en 1981.
Il faut donc tirer les leçons du passé et ne pas nous complexer avec des
interdits invivables. Le naturisme n'est pas dans l'abstinence, mais
dans la modération. Un idéal peut être proposé, il ne peut pas être imposé.
Bien entendu, tous les naturistes reconnaissent qu'il vaut mieux manger
moins de viande, ne pas fumer et boire peu d'alcool, mais dans tous les
terrains il y a des fumeurs et on se réunit autour de brochettes ou de
méchouis, arrosés raisonnablement. La société tout entière progresse dans le
sens de la modération. La conduite automobile fait renoncer à trop d'alcool
et la mode de la cigarette est en train de passer. Répétons-le, ce qui est
naturiste, c'est le naturel, la sobriété et le détachement, mais pas
l'abstinence, l'interdit et la répression. Commençons par réaliser que notre
apport est ailleurs et que c'est cela le plus important.
Il est dans ce qu'on a appelé "le naturisme comme nouvel âge du bronze".
L'apparition du corps nu est tellement importante qu'elle constitue une
nouvelle étape de l'histoire de l'humanité, analogue à la découverte du
bronze puis du fer. Elle se situe dans la transition entre l'ère du travail
en miette et l'apparition de la civilisation des loisirs. Les valeurs
guerrières de haine et de méfiance cèdent le pas à celles de paix, de
confort et de plaisir. Dans les temps de non-travail se développent les
pratiques de vacances et de tourisme. Le vacancier est celui qui se trouve
dans une période de temps libre ; son importance sociale en France a
commencé en 1936 avec l'apparition des congés payés des travailleurs. Le
touriste est un vacancier itinérant qui voyage pour son plaisir, alors que
le villégiateur séjourne en un lieu de vacances et que l'estivant est le
vacancier de l'été. Les vacances sont un phénomène social considérable en ce
qu'elles jouent un rôle d'exutoire et d'inversion des valeurs. Ce rôle
indispensable était autrefois tenu par la fête. Chez bien des peuples
naturels, dits "primitifs", la fête est une courte période d'inversion
totale des valeurs qui sert finalement à l'observance habituelle des règles
et tabous. Pendant le Moyen Age en Europe, il en est resté des survivances
avec les lieux de pratique des orgies gauloises, du "shabbat des sorcières",
de la fête de l'âne, des fous et autres carnavals.
Les vacances des civilisés prennent la suite de ces fêtes et ainsi notre vie
se partage entre un temps d'austérité, de peine et de dur travail et à
l'opposé les périodes de temps libre et de vacances où l'on fait tout le
contraire. C'est donc le temps du changement dans tous les domaines :
habitat, relations, alimentation, fréquentations... En vacances, tout est
permis, c'est la grande liberté, on est là "pour s'éclater, faire la fête et
s'en payer". Les lieux de villégiature, comme les plages, sont des promesses
de bonheur pour ceux qui ont la chance de pouvoir en profiter. Comment
organiser les centres de vacances pour qu'ils deviennent la réalisation de
l'utopie concrète ?
Ceci est encore plus vrai dans les terrains naturistes. Le domaine naturiste
est une image hyper-réelle de la vie collective. C'est un lieu où la
société se dénude. Et ceci est vrai dans toutes les acceptions de ce terme.
Le terrain est un lieu spectaculaire, un endroit où l'on se donne en
représentation, comme la scène d'un théâtre. C'est ce que l'on a pu
remarquer pour toute plage, qui est d'ordre spectaculaire, mais ceci est
encore plus vrai avec le naturisme. Tout le monde sait que l'entrée sérieuse
dans cette pratique est un ressourcement. Il faut faire table rase de tout
un passé de croyances, de préjugés, de honte, de respect humain, de peur du
"qu'en dira-t-on". Si l'entrée sur une plage est l'entrée dans le théâtre
social des corps dénudés, l'entrée délibérée dans le naturisme est une
initiation, au sens de début d'une seconde vie. Le naturisme est bien par là
la mémoire retrouvée de nos rêves, de nos rêves les plus chers et les plus
fous, le retour à l'état de nature.
Il faut donc comprendre le naturisme comme un système nouveau de production
de valeurs. L'éthique naturiste est là et non pas dans un moralisme étroit.
La fonction du corps nu est d'exprimer les valeurs du naturel, du propre, du
sain, du pur et de l'innocent. Rien ne le montre mieux que l'enfant, le
premier des nudistes. Par la joie de ses jeux, il est celui qui manifeste le
mieux l'idéal d'aisance et de spontanéité. Par son incarnation de la
jouvence, il sert de vecteur à tous les besoins de régénérescence et de
re-création. Il est le porte-drapeau de la société future. C'est lui qui
rendra effectives les valeurs futures.
1. La réhabilitation du corps humain et de la sexualité. Après 2 500
ans de honte et de proscription du corps, ce vingtième siècle aura été celui
de sa libération. L'idée même de corps humain n'avait aucun sens et aucun
philosophe n'en a parlé avant 1943. Quand au sexe, il avait été assimilé au
mal, à "la faute" et au péché originel par divers courants religieux. Et la
morale avait fait une fixation obsessionnelle monomaniaque sur tout ce qui
touchait au sexe (alors qu'elle restait tragiquement muette sur le travail,
l'exploitation ou le racisme...). Bien entendu, à sa libération, certains
sont tombés dans l'excès contraire : l'adulation du seul corps et les
incessantes obsessions sexuelles. Le naturisme, justement en ce qu'il n'est
pas le nudisme, apporte le juste ton du naturel, par sa jonction avec la
nature: c'est le "corps-nature".
2. Le besoin vital d'un contact étroit avec la nature. Cette soif de
la nature qui a saisi les premiers nudistes leur a fait choisir ce nom de
naturistes. Toutes ces valeurs d'amour de la nature et de défense des
paysages naturels et des vivants ont été complètement intégrées par les
sociétés et ont donné lieu à l'invention de la première éthique : l'éthique
écologique. Par contre la nudité n'a pas encore été admise comme une part
inaliénable de l'écologie humaine. Mais le contact complet avec la nature
n'est possible qu'avec l'absence complète de vêtement, le retour à l'état
originel de l'homme. La nudité est l'interface entre la nature et le corps
humain ; elle seule peut réaliser leur étroite jonction.
Le grand mérite du naturisme est dans la valorisation des sensations au
contact des éléments. La plage, qui était autrefois conçue comme "le
territoire du vide" (Corbin, 1988), devient le lieu de jonction idéal entre
le corps humain et le sable, l'eau, le soleil et le vent. Elle développe
donc une torpeur sensitive dans le contact avec un sable doux, chaud et mou.
Le soleil est d'abord une sensation épidermique qui réchauffe et qui dore.
Quand à l'eau, que ce soit celle de l'océan ou de la piscine, elle
n'enveloppe jamais aussi complètement le corps que lorsqu'il est dans l'état
naturel de sa naissance.
3. La capacité d'auto-contrôle. Les sociologues disent que les
nudistes ont développé des "habits psychiques". Ce sont tous les mécanismes
intérieurs de maîtrise de soi. C'est en effet une prouesse pas banale qu'ils
arrivent à réaliser tous les jours depuis maintenant plus de 70 ans en
France. Ils prouvent qu'une société entière peut vivre intégralement nue
sans être la proie du sexe et sombrer dans une orgie permanente. Car tel est
bien le fantasme de tous ceux qui n'en ont pas encore fait l'expérience. Et
après une première visite, leur remarque naïve est toujours "Ah bon, il ne
se passe rien...". Cette victoire est une nouvelle avancée du processus de
civilisation.
Mais elle se fait avec bien des étapes. Il faut commencer par apprendre la
distance émotionnelle, c'est-à-dire prendre du recul et pouvoir acquérir une
certaine réserve. On peut s'aider pour bien le saisir de l'exemple du
progrès dans un autre domaine : les attitudes face à la mort et les
comportements de deuil. Dans ses formes les plus frustres, on est tout
entier dans sa douleur et on la manifeste naïvement, sans gêne ou avec
exhibitionnisme : on multiplie la mort (expéditions punitives de vengeance,
sacrifices d'animaux, d'esclaves, de femmes, de prisonniers...), on se
lacère le visage, la poitrine, on s'arrache les cheveux, on déchire ses
vêtements, etc. Puis quand on est fatigué de hurler, on engage des
pleureuses professionnelles. Enfin, quand on a réalisé que c'est inéluctable
et que l'on peut contrôler ses émotions, on vit cette séparation avec
sérénité et sagesse, pudeur et discrétion...
Il va en être de même pour le désir sexuel masculin, dans le contrôle des
émotions puis l'intériorisation du processus de contrôle. Pour des gens qui
vivent tout habillé, la vue d'une femme nue provoque instantanément chez
l'homme l'érection et le désir de viol. C'est en tout cas le fantasme que la
plupart ont. Or justement la démonstration des nudistes est que cela ne se
passe pas ainsi et qu'un homme civilisé sait contrôler ses émotions.
Il est vrai que la conquête n'est pas complète et qu'elle ne porte, pour le
moment, que sur le domaine visuel et s'accompagne de l'interdit du toucher.
Mais cinquante ans après, les jeunes générations semblent montrer qu'elles
sont moins sensibles et peuvent s'accommoder sans trouble de certains
contacts, prouvant par-là un meilleur contrôle.
La dernière étape est dans l'aisance qui accompagne cette intériorisation.
Elle se manifeste dans la tenue corporelle, les gestes, la démarche, les
regards... Le naturel et l'aisance sont la démonstration de la tranquillité
intérieure et de l'assurance dans cette capacité d'auto-contrôle. C'est
devenu tout simple et cela ne pose plus aucun problème.
4. La gestion des regards. Le regard est devenu le sens hégémonique
de la modernité. Il est en effet celui qui met à distance, en voyant venir
de loin, comme on tente de le faire avec les émotions perturbatrices.
Un nouveau regard est né dans la première phase du processus de civilisation
à la Renaissance. Dans les nouvelles cités libres, l'humanité commence à se
regarder avec curiosité. Elle invente des lieux pour cela (le paséo,
la place centrale, les grands boulevards...) et des occasions (les
processions, les défilés, les entrées triomphales, les fêtes comme le
palio de Sienne où la moitié de la ville se costume pour être regardée
par l'autre moitié...). Les citadins prennent l'habitude de s'observer
mutuellement pour régler leur conduite. L'oeil commence à s'aiguiser et à
sortir de son trouble et son flou. Mais l'oeil intelligent juge. Ce regard
est critique et analytique ; il détaille, soupèse, apprécie. Ainsi se
constituent les réputations et les modes. Ce type de regard a partie liée
avec la peinture et suit son évolution. Tout le monde sait aujourd'hui que
l'artiste nous prête ses yeux pour voir le monde (de Giotto à Picasso). Ce
regard intellectuel s'universalise avec la galaxie Guttenberg (l'imprimerie,
les livres et les journaux).
Un autre type de regard naît aujourd'hui avec la
civilisation de l'image (de la photo à la télévision). La force des images
passe avant le poids des mots. Le déluge imagier exige une accélération du
regard. Le temps de projection d'une diapositive qui était de douze secondes
peut descendre jusqu' à cinq, la durée des plans dans les films se
raccourcit, selon le modèle des spots publicitaires à la T.V. (où l'on est
passé de quatre minutes à trente et même quinze secondes). Tous ces
apprentissages augmentent la rapidité de perception du regard, ce qui fait
que seuls les enfants peuvent suivre certains jeux d'ordinateurs ou de
console, là où les grands-parents ne voient rien du tout. La rapidité de
perception des images-fragments ne peut se faire que par une
micro-conceptualisation. Ainsi le nouveau regard induit une nouvelle manière
de penser, typique des jeunes. La réflexion lente et posée est remplacée par
cette micro-conceptualisation qui peut seule réagit à la multiplicité et la
rapidité du flux multimédia. Sur la plage avec l'engourdissement et la
torpeur végétative, l'ensemble du spectacle ensoleillé parle au corps pas à
la tête.
A l'opposé de ceux qui regardent sans rien voir, on en arrive en effet
aujourd'hui à voir sans regarder. Et c'est ce type de regard qui est celui
des nudistes. Il est retrouvé par Kaufmann sur les plages à propos des seins
nus. En effet, sur une plage on se parle très peu entre groupes et chacun
dans le silence parle avec ses yeux. Cette pression normative exercée par
ces regards silencieux est très vite ressentie. Aussi en défense, les femmes
aux seins nus ne tolèrent que le nouveau type de regard. C'est d'abord un
regard discret, qui ne fixe pas avec insistance comme l'ancien regard
masculin hypnotisé par l'apparition d'un bout de dévoilé. Ce nouveau regard
circulaire balaie l'ensemble du champ visuel (ici la plage) sans s'attacher
à rien. S'y ajoute l'apprentissage par l'homme de l'ancien regard féminin,
qui utilise la vision périphérique. L'homme autrefois mettait toujours ce
qu'il voulait voir au centre de son champ de vision pour le fixer et le
détailler, alors que la femme par discrétion était entraînée à garder le
regard vague à trois ou quatre mètres à coté. Mais ce qui fait la
spécificité des nudistes est le regard horizontal et non baissé ; quand on
parle à quelqu'un, c'est sa figure que l'on regarde et non pas son sexe.
De plus, les naturistes ont un regard ouvert et non un regard judiciaire. Le
regard judiciaire est un regard qui juge, soupèse et évalue. Il en existe
différentes sortes, ainsi le regard sartrien, longuement décrit par Sartre,
est un regard de langouste qui, à force de critiquer, déshumanise les autres
êtres humains et les voit comme des insectes. Le regard ouvert, au
contraire, est un regard égalisant, qui accepte sans classer, juger et
cataloguer. C'est bien le regard des naturistes qui s'ouvrent et s'acceptent
à égalité comme autrui, sans toutes les classifications des vêtements et des
uniformes. Alors le nu étant banalisé, le corps devient invisible.
Ainsi la naturisme est le laboratoire avancé de la modernité du regard.
5. La non-discrimination et la récusation du stigmate. Ce qui
caractérise toutes les plages, qu'elles soient complètement textiles ou
seins nus, comme toutes les piscines, est le préjugé esthétique ou
l'exigence de la beauté. Il faut donc sérieusement nuancer leur effet de
libération du corps, car de nouveaux mécanismes d'exclusion se sont mis
subrepticement en place selon le standard-type social bien connu : jeune,
mince et belle (ou beau). Cette norme est impérieuse et absolue dans les
piscines et donne lieu a une auto-classification des plages selon leur
prestige. Les gens laids, contrefaits, mutilés ou anormaux (par exemple, les
groupes de trisomiques 21) se cachent ou se réfugient aux extrémités des
plages les plus populaires et les moins fréquentées (avec justement les
premiers nudistes).
L'importance du jugement discriminant en matière de beauté joue encore plus
sur les plages de seins nus. Selon leur assurance dans la beauté de leurs
seins et les regards des autres, les femmes passent de la position sur le
ventre, à sur le dos, assise, debout et en marche. Pendant que certains
groupes d'hommes décernent des notes de 1 à 10 (Kaufmann, 1995, p. 146).
Cette dictature du beau sein est là pour que la beauté dissimule le désir
libidineux sous un couvert d'érotisme.
Et c'est l'étonnement des sociologues et de tous les observateurs de
s'apercevoir qu'il n'en est pas du tout ainsi sur les plages ou terrains
naturistes. En fait, les nudistes étant eux-mêmes les stigmatisés de toute
"la bonne société", ils ont récusés la formation du stigmate et de
l'exclusion qui s'y attache. Ayant été victimes des moqueries, de l'opprobre
et de persécutions, ils accueillent avec ouverture toutes les différences.
Parce que la beauté n'y joue pas son rôle dictatorial, "il est certain que
la tolérance morphologique y est beaucoup plus grande" (Kaufmann, p. 188).
On comprend par-là la principale objection de ceux qui n'ont jamais pratiqué
le naturisme qui est de ne l'accepter uniquement que pour les gens beaux.
Alors que pour les naturistes, la beauté est dans le naturel et non dans la
stricte conformité au modèle social dominant. Il y a là une incompréhension
fondamentale et une rupture totale qui prépare les sociétés futures.
6. Le naturisme comme laboratoire de la démocratie. C'est en effet le
lieu où se construisent et se testent les méthodes pour vivre ensemble, tout
en permettant à chacun de choisir. On a pu dire et écrire que la plage était
par nature tolérante, parce que juger exige de réfléchir et que c'est trop
fatiguant sous le soleil. Mais la tolérance c'est aussi l'auto-définition
individuelle des normes éthiques, en opposition aux anciennes prescriptions
morales collectives.
Cette nouvelle disposition sociale, qui est parfaitement étudiée et analysée
par rapport aux seins nus, doit en apprendre énormément au mouvement
naturiste. "Chacun est libre de faire ce qu'il veut... je ne trouve plus
rien de choquant à notre époque... du moment que cela ne me dérange pas"
(Kaufmann, p. 172). Cette tolérance est-elle de la générosité, de
l'indifférence ou simplement de la fatigue et de la lassitude ?
Il est certain qu'en ce domaine le mouvement naturiste, formé d'une
population jeune et moderniste aux idées avancées, apporte un plus. Il se
trouve essentiellement dans l'acceptation de la différence.
D'abord il a une pratique de solidarité et de coopération. Cela grandit avec
les différentes pratiques :
- dans le nudisme sauvage, l'individualisme le plus égoïste : chacun pour
soi, pas vu pas pris et tant pis pour les suivants;
- sur la plage nudiste, des libertaires qui ne veulent rien payer et faire
ce qui leur plaît quand il leur plaît, sans s'occuper des autres;
- dans les centres de vacances, une mentalité de consommateur avec un
minimum de solidarité et d'entente pour tirer son épingle du jeu et en
profiter au maximum pour en avoir pour son argent;
- dans les clubs, un apprentissage de la coopération (tout est fait par les
coopérateurs), de la solidarité (l'entretien est l'oeuvre commune), de la
proximité (on doit se supporter car on se connaît et se fréquente
régulièrement depuis des années).
Ensuite, l'apport de la nudité intégrale se lie à celui de la nature dans un
mélange indissociable qui justifie le terme de "naturiste" à la place de
"nudiste". C'est la communion avec la nature qui permet de retrouver les
vrais valeurs. Le soleil est source de santé et de bonheur.
Le projet de société
Le projet de société se dessine à partir de l'éthique naturiste car elle
en est l'axe. Autour d'elle vont s'organiser les différentes directions
selon les domaines des loisirs et du travail, de l'argent-roi et du
travail-compétition, de la famille et de l'éducation, de la vie et des
valeurs de la vie, de la mondialisation et de la régionalisation, de la
communication lointaine et de proximité, etc.
Par exemple, pour en rester au processus de civilisation, il était transmis
aux enfants par la famille, la religion et l'école. Leurs influences se sont
considérablement réduites. La morale religieuse n'est plus respectée en
France que par une toute petite minorité (environ 15%). Les familles
décomposées et recomposées sont dans bien des cas totalement défaillantes et
les enseignants ne peuvent arriver à les compenser dans une école déphasée à
qui on ne demande plus que de donner un métier et non plus de former des
femmes et des hommes en leur donnant de la culture et de la philosophie.
Pour les jeunes, tout est remplacé par la télévision, la bande et les
orchestres de rock. Le résultat est l'apparition d'une néo-sauvagerie : dans
les banlieues dévastées et constituées en zones de non-droit des jeunes, qui
ne croient plus à rien, se nomment eux-mêmes des Zoulous ou la Caillera.
Totalement frustrés et se jugeant défavorisés, ils sont revenus au stade de
la cueillette et de la chasse, confondant la ville et la forêt primitive. La
fin du chômage ne suffit pas, seules des valeurs nouvelles peuvent leur
rendre l'espoir et les insérer dans le courant de civilisation.
Le naturisme peut collaborer à ce projet de société en méritant son titre de
mouvement d'éducation populaire avec les valeurs de la nature et de la vie.
Mais la société est dans un changement accéléré et ses mutations vont encore
être bien plus considérables. Ce projet doit donc être souple et évolutif,
formé de principes et d'inspirations plus que de descriptions. Car
finalement, ce sont les jeunes générations qui l'élaboreront elles-mêmes
dans le monde de demain.
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